Dans ce roman Julie Otsuka, Américaine d’origine japonaise, fait entendre la voix de femmes japonaises qui migrent aux Etats-Unis au début du 20° siècle. Filles de familles pauvres pour la plupart, qui représentent une bouche de trop à nourrir, vieilles filles que l’on désespérait de marier, filles qui ont fauté, elles sont envoyées vers un homme qu’elles ne connaissent pas et qui va devenir leur mari. Eux ce sont des compatriotes, travailleurs agricoles ou blanchisseurs en Californie. C’est l’histoire de ces femmes qui est racontée ici, depuis le moment où elles quittent leur pays jusqu’à la seconde guerre mondiale quand la population américaine d’origine japonaise a été internée car suspectée de trahison. Un sujet que Julie Otsuka avait déjà abordé dans Quand l’empereur était un dieu.
L’auteure utilise ici une narration originale puisque les femmes sont rarement distinguées les unes des autres mais parlent d’une voix commune : « Sur le bateau nous étions presque toutes vierges. Nous avions de longs cheveux noirs, de larges pieds plats et nous n’étions pas très grandes. Certaines d’entre nous n’avaient mangé toute leur vie durant que du gruau de riz et leurs jambes étaient arquées, certaines n’avaient que quatorze ans et c’étaient encore des petites filles. Certaines venaient de la ville et portaient d’élégants vêtements, mais la plupart d’entre nous venaient de la campagne, et nous portions pour le voyage le même vieux kimono que nous avions toujours porté -hérité de nos soeurs, passé, rapiécé, et bien des fois reteint. Certaines descendaient des montagnes et n’avaient jamais vu la mer… »
Au début j’ai bien aimé cette façon d’écrire, vers la fin j’ai trouvé parfois ça un peu lassant et répétitif mais c’est un livre qui ne fait que 140 pages donc c’est facile à lire et globalement plutôt plaisant et intéressant.
Quand Colombe Schneck était enceinte de son premier enfant, sa mère lui a demandé « Si tu as une fille, tu pourrais lui donner en deuxième prénom Salomé ? C’était celui de ma cousine dont il ne reste rien. » Pourquoi pas, a-t-elle répondu sans y faire plus attention. Elle a eu un garçon. Puis sa mère est morte. Puis elle a eu une fille que, sur les conseils d’une amie, elle a prénommée Salomé. Puis elle s’est souvenue de la demande de sa mère.
C’est à ce moment là que Colombe Schneck a commencé à s’interroger sur le sort de la famille de la mère de sa mère, des Juifs de Lituanie dont une partie ont disparu pendant la guerre. Ont survécu les deux soeurs et le frère de la grand-mère. Les autres, mère, maris, enfants -dont la petite Salomé- ont été assassinés par les nazis.
Colombe Schneck interroge ses proches, parents des survivants, aux Etats-Unis et en Israël. Elle fait le voyage en Lituanie dans la ville d’où est originaire cette branche de sa famille, dans celle où ils ont été internés au ghetto. Tout ceci est intéressant mais ce que j’ai le plus apprécié dans sa démarche ce sont les questions qui en émergent.
Quel héritage les rescapés de la shoah transmettent-ils à leurs enfants ? (« Etre Juif c’est avoir peur », disait la mère de Colombe Schneck).
Et une question que doivent se poser la plupart des parents -pas seulement les mères juives- à un moment : comment survivre à la mort de ses enfants ou : vaut-il mieux mourir avec ses enfants ou leur survivre ? C’est en tout cas quelque chose qui m’a travaillée quand les miens étaient petits et que j’ai réussi à mettre à distance quand ils ont grandi. Le résultat est donc un ouvrage qui me touche énormément et dont j’ai lu une bonne partie les larmes aux yeux mais en même temps c’est un livre porteur d’espoir parce qu’il met l’accent sur la force de la vie malgré tout.
Enfin j’ai beaucoup aimé ce que j’ai découvert de Colombe Schneck. L’auteure se met en scène dans son ouvrage. Se présentant dans ses relations avec sa mère et sa grand-mère, essayant de comprendre pourquoi elle s’est intéressée si tardivement à cette histoire de sa famille, elle jette un regard critique plutôt sévère sur ses agissements, avec une pointe d’auto dérision. C’est une écrivaine que je ne connaissais pas du tout et je pense que je vais maintenant m’intéresser à ses oeuvres précédentes.
Le pasteur Dominic Corde et sa femme Clarice arrivent peu avant Noël à Cottisham dans le Hertfordshire où Dominic doit remplacer le pasteur en charge, parti en vacances. Bientôt l’un et l’autre découvrent que chacun semble dissimuler un secret, le moindre n’étant pas celui qui se cache au fond de leur cave.
Une gentille histoire, sans plus. Dominic et Clarice forment un charmant petit couple d’amoureux
Au nord du cercle polaire, Kautokeino est une petite ville de la Laponie norvégienne, aux confins de la Suède et de la Finlande, pas très loin de la Russie. Klemet et Nina y sont employés à la police des rennes, chargée de régler les conflits entre éleveurs. L’enquête qui se présente à eux sort de l’ordinaire : successivement un rare tambour de chamane a été volé et un éleveur assassiné.
Ce passionnant roman policier m’a fait voyager dans une région quasiment inconnue pour moi, le grand nord scandinave. Il y avait beaucoup à découvrir : Le milieu d’abord, étendues glacées, aurores boréales et nuit polaire. L’action se déroule en janvier avec des durées d’ensoleillement de 27 minutes à 5 heures par jour. Ce cadre m’apparaît comme à la fois magnifique et effrayant. Surtout l’histoire des Sami, dernier peuple aborigène d’Europe. Ils ont été christianisés violemment au 17° siècle par des pasteurs luthériens, notamment par des laestadiens, une secte rigoriste encore implantée dans la région. Aujourd’hui il existe un parti nationaliste norvégien qui veut les priver de leurs droits traditionnels. Il y a par exemple des conflits entre les éleveurs et les amateurs de scooter des neiges du week-end qui n’acceptent pas que l’on restreigne leurs loisirs en période de reproduction des rennes. L’un des personnages antipathiques du roman est un flic raciste qui trouve que les Sami se croient tout permis. Son raisonnement me fait penser à celui des cow-boys face aux Indiens.
Mais attention, l’auteur ne nous fait absolument pas un cours. Toutes ces très intéressantes informations sont amenées de façon naturelle par le biais de l’enquête policière qui fait remonter à la surface les épisodes douloureux de la colonisation du peuple sami. Une enquête qui est fort bien menée elle aussi, qui démarre doucement pour petit à petit devenir palpitante. Bientôt le livre est difficile à lâcher.
Durant toute l’année 1999, Geert Mak, un journaliste néerlandais, a voyagé à travers l’Europe sur les lieux importants de l’histoire du continent au 20° siècle. Le résultat est un pavé de près de 1000 pages et plus de un kilo, pas vraiment un livre de poche. C’est bien tout ce que j’ai trouvé à lui reprocher.
L’auteur débute son périple à Paris où a eu lieu l’exposition universelle de 1900 puis sillonne l’Europe en tous sens sur les traces des deux guerres mondiales, des dictatures et des totalitarismes, des crises de la guerre froide et des troubles liés à la chute du communisme, bref d’un siècle perturbé. Tout du long il rencontre aussi des témoins et acteurs des événements, très âgés pour ceux du début.
J’ai beaucoup apprécié cet ouvrage. Comme je m’y attendais j’ai trouvé très intéressant tout ce qui concerne les guerres mondiales et les totalitarismes. J’ai été plus surprise d’apprécier autant ce que j’ai lu sur la construction européenne. J’ai découvert le personnage de Jean Monnet, un visionnaire dont je me rends compte que je l’avais injustement méconnu jusqu’à présent. Geert Mak est un Européen convaincu et son épilogue est d’ailleurs un plaidoyer pour l’Union européenne.
Ce qui est bien aussi c’est d’avoir, en ce qui concerne la France, le regard extérieur d’un étranger. Cette vision cursive du 20° siècle m’a permis de retrouver des faits découverts à droite et à gauche dans mes lectures et de mettre du lien entre eux.
L’avis de Dominique, décidément toujours de bon conseil.
Medz yeghern, le grand mal, c’est en arménien, le nom du génocide de 1915. La bande dessinée présente l’histoire de plusieurs personnages. Aram Olivyan, engagé volontaire, est laissé pour mort lors du massacre des soldats arméniens de son bataillon. Il est ensuite caché et sauvé par un Turc, Murat. Les circonstances amènent les deux jeunes gens à s’engager dans un groupe résistant qui combat les troupes turques sur le Moussa Dagh.
Après avoir vu sa famille se faire massacrer, Sona Kechiyan a été entraînée dans une marche de la mort jusqu’à Alep. Les routes de ces trois personnages finiront par se croiser. L’auteur nous présente aussi les coulisses du génocide. Nous croisons ceux qui l’ont organisé et ceux qui ont essayé de lutter contre, notamment Armin T. Wegner (personnage réel) un soldat allemand qui a porté témoignage des massacres par la photographie. L’auteur évoque enfin le procès de Sogomon Tehlirian, Arménien rescapé du génocide et qui assassina, à Berlin en 1921, Talaat Pacha, le ministre de l’intérieur du gouvernement jeune turc en 1915.
Medz Yeghern est donc un ouvrage très complet et intéressant sur le sujet. Les dessins en noir et blanc rendent bien compte de l’horreur des violences et des massacres.
Le livre de poche réédite en un seul volume la trilogie berlinoise de Philip Kerr, trois romans policiers dont l’action se situe dans l’Allemagne nazie et après sa chute, en 1936, 38 et 47.
1) L’été de cristal : Dans L’été de cristal, nous faisons connaissance avec Bernhard Gunther, ex-flic devenu détective privé. Il est chargé par un riche homme d’affaire de découvrir qui a assassiné sa fille et son gendre et, par la même occasion, dérobé un précieux collier de diamants. En parallèle il est aussi prié par Goering de retrouver une personne disparue. Le lecteur découvrira, sans beaucoup de surprise, que les deux affaires sont liées. Son enquête va amener Bernie à croiser la route de la pègre berlinoise. Je retrouve là un milieu découvert dans Le poisson mouillé.
J’ai moyennement apprécié cet ouvrage. Nous avons un héros désabusé, qui fait de l’humour grinçant mais je trouve que, à force, cela fait un peu procédé. Une ou deux scènes de sexe cru qui n’apportent pas grand chose de plus. Le cadre historique est celui d’un régime nazi déjà bien installé (on est en 1936, au moment des jeux olympiques). Bernie n’est absolument pas un partisan de ce régime mais, comme tout le monde, il fait le salut hitlérien si on le lui demande. Je n’apprends pas grand chose de nouveau. Je lis cette aventure facilement néanmoins. J’attends un peu avant d’entreprendre le deuxième épisode.
2) La pâle figure : Je retrouve Bernhard Gunther deux ans plus tard (deux ans pour lui, pour moi ça fait à peine dix jours). Nous sommes en 1938 et l’Allemagne nazie se prépare à annexer les Sudètes, région de la Tchécoslovaquie. Et juste après ce sera le pogrome de la nuit de cristal.
Les ingrédients sont presque les mêmes que dans le premier épisode : deux enquêtes menées en parallèle, l’une pour une cliente privée (il s’agit de découvrir qui la fait chanter) et l’autre pour les autorités. Cette fois c’est Heydrich qui le recrute et il s’agit d’arrêter le tueur en série qui a violé et assassiné quatre jeunes filles aryennes. Au milieu de tout cela Bernie trimballe ses vannes d’homme revenu de tout et l’auteur nous en aligne jusqu’à quatre par page. Il y en a parfois d’amusantes sur le tas mais parfois aussi ça tape à côté.
Bernie n’aime toujours pas les nazis mais il s’est habitué à leur présence et c’est automatiquement qu’il fait le salut hitlérien maintenant. Quant à moi, tout en en voyant les points faibles, je suis accrochée dès le départ par cette histoire et j’y passe mon dimanche.
3) Un requiem allemand : L’action se déroule cette fois en 1947, juste avant le blocus de Berlin-ouest par les Soviétiques. Bernie est maintenant marié. Nous découvrons petit à petit qu’il a terminé la guerre dans un camp de prisonniers de guerre des Russes et que depuis qu’il est rentré les relations sont difficiles avec sa femme, d’autant plus qu’il la soupçonne de monnayer ses faveurs à l’occupant américain pour arrondir les fins de mois. Leurs coupons alimentaires ne représentent en effet que 3500 calories par jour pour deux personnes. La proposition d’aller enquêter à Vienne est donc accueillie favorablement par Bernie qui y voit l’occasion de mettre un peu de distance entre lui et Kirsten. Il s’agit de prouver l’innocence d’Emil Becker, ancien collègue de Bernie, accusé d’avoir abattu le capitaine Lindon, officier américain, chasseur de nazis.
Comme l’Allemagne, l’Autriche est alors occupée militairement par les vainqueurs de la guerre, Américains, Britanniques, Français et Soviétiques. Vienne est le théâtre d’intenses luttes de pouvoir. Partout des espions : Soviétiques, Américains, agents doubles, souvent les mêmes qui trafiquent aussi dans le marché noir généré par les pénuries. Au milieu de tout cela il faut rajouter les anciens nazis qui travaillent à réécrire leur passé et des chasseurs de nazis aux objectifs pas toujours clairs : « Je n’avais aucune envie d’aider un gouvernement qui pendait des nazis les lundis, mardis et mercredis, et qui en recrutait dans ses services de renseignements les jeudis, vendredis et samedis. » dit le héros au sujet des Etats-Unis.
Une époque bien trouble donc et j’en ai apprécié la description, l’enquête n’étant qu’un prétexte pour nous balader au milieu de ce panier de crabes.
Bilan général : ça valait le coup de continuer jusqu’au bout puisque, semble-t-il, cette Trilogie berlinoise se bonifie en avançant. Ca n’est pas une révélation littéraire non plus.
A Pékin dans les années 30, Lao Li est fonctionnaire au ministère des finances. Sur les conseils de son collègue Zhang Dage, il fait venir de la campagne sa femme et ses enfants pour vivre avec lui. En plus de son travail au ministère, Zhang Dage joue aussi un rôle d’entremetteur en arrangeant des mariages. Il a donc à coeur que les unions de ses proches durent. Or le divorce est très à la mode à cette époque et plusieurs des collègues de Zhang et de Li envisagent d’échanger leur vieille épouse contre une jeune concubine. Li quant à lui rêve de poésie et aimerait connaître l’amour.
Ce roman nous présente une petite société de fonctionnaires dont le moins qu’on puisse dire c’est qu’ils ne se tuent pas à la tâche. Le seul qui semble prendre son travail au sérieux c’est Lao Li. Sinon il s’agit surtout d’organiser des repas et de médire aux dépends de ceux qui -comme Lao Li- n’ont pas de répondant. Des complots sont organisés par l’insupportable Xiao Zhao :
« Xiao Zhao avait pour seul principe de ne pas en avoir. Primo, il n’avait aucune conviction religieuse ; secundo, il n’avait pas de sens moral ; tertio, il ne croyait à aucune doctrine politique ; quarto, il ne trouvait pas nécessaire que l’homme eût une conscience ; enfin, quinto, il se considérait comme délié de toute obligation vis à vis de ses semblables. »
Je découvre aussi une administration où la corruption est coutumière : on obtient une affectation ou une promotion grâce à ses relations. Même le médecin est arrivé à sa place de cette façon.
J’ai plutôt apprécié cet ouvrage que j’ai cependant trouvé déconcertant. Déconcertant par la société qu’il dépeint, aux relations très formelles. Au fond de lui Lao Li prétend se moquer de tout cela et de ce que l’on peut penser de lui mais il est aussi très velléitaire et finalement se comporte comme les autres. Je le trouve parfois un peu agaçant. Je suis aussi déconcertée par la langue dans laquelle du vocabulaire familier fait des apparitions inopinées.
Dans le petit village de Three Pines, à une heure de route de Montréal, juste avant Thanksgiving, Jane Neal, institutrice à la retraite est retrouvée morte. Elle a été tuée par une flèche (on chasse à l’arc au Québec). S’agit-il d’un accident de chasse ou d’un meurtre? L’inspecteur-chef Armand Gamache, dépêché de Montréal, s’installe à l’auberge du village avec son équipe.
J’ai beaucoup aimé ce roman. L’intérêt s’installe doucement et il faut un peu de temps pour que cela démarre mais une fois que j’ai été prise j’ai eu du mal à le lâcher avant la fin. Pour moi l’intérêt principal réside dans l’analyse psychologique des personnages que j’ai trouvés très justes. Les protagonistes sont amenés à se poser des questions sur ce qui les fait agir et réagir, on suit leurs pensées et on pourrait très bien se mettre à leur place. J’ai particulièrement apprécié Clara Morrow, meilleure amie en deuil de la victime et Yvette Nichol, jeune stagiaire sous les ordres de Gamache, imbue d’elle-même et tellement anxieuse de donner une image positive qu’elle en accumule bêtise sur bêtise.
L’enquête policière aussi est bien menée avec un suspense maintenu jusqu’à la fin et une chute qui ne me déçoit pas. Enfin il y a le cadre sympathique de ce village bobo de la couronne périurbaine de Montréal, essentiellement peuplé par des « Anglos ». Nature morte est le premier d’une série policière qui en compte déjà trois. Aucun doute que je m’intéresserai de nouveau aux enquêtes d’Armand Gamache.