Dans une petite ville insulaire de Croatie habitants et gens de passage se préparent pour la grande fête locale de Sainte Marguerite : la fanfare municipale répète de nouveaux morceaux, un couple en mal d’enfant espère que Sainte Marguerite lui permettra de concevoir et, tandis que le baudet de Mikula brait, dit-on, chaque fois que quelqu’un fait « la chose », un jeune migrant syrien s’échoue sur une plage habituellement fréquentée par des homosexuels. Mon préféré dans cette galerie de personnages c’est le sympathique Krste, commandant de la police de l’île, jamais à court d’idées pour arrondir les fins de mois : « Durant son temps libre, il posait du parquet, collait des carreaux de céramique, construisait des murs en pierre, cultivait l’épinard et la bette, élevait des lapins et des dindons, salait les anchois, séchait les poulpes, divertissait les touristes avec son accordéon sur les croisières pique-nique ; l’une de ses plus singulières idées de business avait été la tyrolienne qu’il avait installé l’année précédente entre deux collines ».
Des situations loufoques, un roman sympathique et bienveillant qui nous dit que la vie n’est pas si compliquée que ça quand on a compris l’importance de l’amour, que la Méditerranée est un creuset culturel dont les peuples ont beaucoup en commun. Une lecture plaisante.
L’écrivain et homme d’affaire Paul-Loup Sulitzer est mort le 6 février 2025. Il était né en 1946. Il devient à 21 ans le plus jeune PDG de France. Il se lance dans l’édition à la fin des années 1970. Il recrute Loup Durand pour écrire les livres qui paraissent sous son nom. Aucun des deux ne le reconnaîtra jamais, Paul-Loup Sulitzer prétendait utiliser les services de documentalistes. Beaucoup de ces livres sont des romans d’aventure dans l’univers de la finance.
La femme pressée. Le roman est paru en 1987 et Loup Durand est mort en 1995. Il y a donc tout lieu de penser qu’il en est le véritable auteur. Ce roman qui se déroule dans les années 1930 est une histoire d’amour impossible entre deux indépendants. Il y a aussi beaucoup d’aventure.
H.H. Rourke est un jeune journaliste franco-irlandais. Travaillant en indépendant il a à coeur d’être toujours au centre des événements quelques soient les risques, pour les documenter au plus près. Guerre des gangs lors de la prohibition aux Etats-Unis, violences au Mexique, guerre civile en Chine, famine en Ukraine et déportation des koulaks, nuit des longs couteaux dans l’Allemagne nazie, il est partout. Je passe sur les circonstances abracadabrantes qui le lui permettent. Il se considère comme un observateur impartial et refuse de voir que sa recherche de scoop et sa position au coeur même de l’action influent forcément sur celle-ci. Il m’apparaît assez imbu de lui-même et pas très sympathique.
Kate Killinger est la (future) riche héritière d’un magnat de la presse américain. Elle a un compte à régler avec son père qui s’est peu occupé d’elle et souhaite créer son propre quotidien, sans aucune aide. Ses déboires pour développer son premier titre m’ont intéressée. Elle nous est présentée comme agissant en homme : elle collectionne les amants sans s’attacher, refuse de se marier ou d’avoir un enfant car cela contrecarrerait forcément ses ambitions professionnelles. Si Rourke comprend et accepte ces dernières, il est beaucoup moins progressiste dès qu’il s’agit de mariage ou de maternité.
Ce qui intéresse l’auteur ce sont les épisodes sanglants : assassinats, vendetta, exécutions capitales, meurtres de masse. Plus il y a de morts mieux c’est, dirait-on, même si les descriptions ne sont pas voyeuristes. Le contexte historique est rapidement survolé. Dommage, c’est ça qui m’intéresse. Le résultat est un livre qui se lit assez facilement mais ne me passionne pas outre mesure. Comme son héros, l’auteur semble prendre tout à la légère et fait de l’humour même dans les situations les plus périlleuses. Une fois que j’ai repéré que le ressort de cet humour est en bonne partie misogyne, parfois xénophobe, cela me fait moins rire.
Alors qu’elle sillonne le pays au volant de sa voiture sans croiser grand monde la narratrice, Kathy H., se souvient de son enfance et de son adolescence à Hailsham où elle s’est liée d’amitié avec Ruth et Tommy. Pour la lectrice Hailsham apparaît d’abord comme un classique pensionnat anglais haut de gamme dont les élèves ont conscience d’être privilégiés. Bientôt cependant des détails discordants installent un malaise, le sentiment que la Grande-Bretagne des années 1990 qui nous est décrite là est une dystopie : et si Hailsham était en fait un élevage ?
L’auteur distille des éléments perturbants pendant toute la première partie ce qui a un effet très accrocheur sur moi. Je me suis demandée ce que c’était que cette histoire et si c’était bien ce que j’imaginais. Une fois que j’ai eu la confirmation, la tension est retombée et il m’a semblé que la deuxième partie et le début de la troisième étaient un peu longs et redondants. L’intérêt remonte à la fin avec d’ultimes révélations. Difficile d’en dire plus sans divulgâcher un roman dont l’intérêt principal repose sur l’effet de surprise.
L’écrivain Michel del Castillo est mort le 17 décembre 2024. Il était né à Madrid en 1933 de mère espagnole et de père français. Il a raconté son enfance douloureuse dans Tanguy, son premier roman. On peut sans doute parler de résilience pour cet homme qui a su se construire sans le soutien de ses parents et malgré leur abandon, en s’appuyant sur les bonnes rencontres faites en route.
L’expulsion. C’est celle des morisques d’Espagne en 1609-1610. Les morisques étaient les descendants des musulmans convertis au catholicisme au 16° siècle. Cette population d’environ 500 000 personnes vit essentiellement dans le Sud de l’Espagne où elle travaille pour les Grands. Ils sont accusés d’être de mauvais chrétiens, des crypto-musulmans, des traîtres en puissance. De l’expulsion elle-même il est peu question dans ce roman qui se concentre plutôt sur quelques personnages concernés par cet évènement. La première partie est un long dialogue entre le cardinal de Léon, partisan de l’expulsion des morisques et don Alvaro, duc de Gandie, opposé à cette mesure. Ils échangent leurs arguments dans une mise en scène quasi-théâtrale. D’un côté il est question de submersion démographique, de perte de l’identité espagnole, d’incapacité à s’assimiler ; de l’autre du déclin économique qui va advenir pour les régions dépeuplées et d’humanité. Il me semble qu’il est fort probable qu’une partie de ces idées soient anachroniques car cela résonne de façon très contemporaine pour moi et me fait penser aux débats actuels sur l’immigration. Le roman est paru en 2018.
On apprend ensuite que don Alvaro s’est lié d’amitié avec une famille de morisques travaillant sur ses terres et plus particulièrement avec leur jeune fils Hassan qu’il a pris auprès de lui à 12 ans pour l’éduquer comme son propre fils. Il l’a rebaptisé Octavio et le fait passer pour son neveu. A 19 ans Octavio expérimente les déchirements du transfuge de classe : mal à l’aise dans la modeste maison familiale, n’ayant plus grand-chose en commun avec son père et ses frères, il n’est pas non plus à sa place dans la riche demeure du duc où les domestiques le regardent de travers. L’expulsion est un déchirement supplémentaire pour lui : partir ou rester, suivre sa famille ou son bienfaiteur ?
J’ai beaucoup apprécié ce très bon roman que j’ai eu du mal à lâcher une fois commencé. Je regrette quelques maladresses de langue -concordance des temps notamment- mais qui n’empêchent pas mon plaisir.
Michel, le narrateur, est un jeune journaliste français de mère grecque, installé à Athènes depuis 1938. Dans une soirée il a fait la connaissance de Marina dont il est tombé amoureux et réciproquement. Avec Marina Michel fréquente des étudiants opposés au régime de Métaxas. Ils sont arrêtés et assignés à résidence dans un village isolé de Crète. Par amour, Michel a refusé de rentrer en France et choisi de suivre Marina. Il la suit aussi quand elle est envoyée sur une île fortifiée où sont relégués des lépreux.
Voici un roman excellemment écrit dans une langue poétique. Les sentiments, les sensations ; les rêves du narrateur sont particulièrement bien décrits au point que j’ai eu l’impression que c’était vrai. Je retrouve les paysages lumineux de la Grèce. Bien qu’elle ne soit pas nommée je reconnais Spinalonga dans l’île des lépreux. L’auteur montre comment la déportation en ce lieu est déjà une forme de mort et il fait ressentir l’isolement total des malades, surtout pendant la guerre. C’est une lecture que j’ai appréciée.
L’écrivain britannique David Lodge est mort le 1er janvier 2025. Il était né en 1935 dans une famille catholique modeste. Professeur de lettres à l’université de Birmingham, il écrit en parallèle avant de se consacrer entièrement à l’écriture à partir de 1987. Ses romans se déroulent souvent dans le cadre de l’université de Rummidge, ville fictive copiée sur Birmingham. Il moque les travers des universitaires. Ses livres se sont vendus à plusieurs millions d’exemplaires en France. Pas à moi qui le découvre à l’occasion de sa mort.
Nouvelles du paradis. A 45 ans Bernard Walsh est un ancien prêtre catholique qui enseigne aujourd’hui la théologie à Rummidge. Il a perdu la foi et considère qu’il a raté sa vie. Un coup de téléphone de sa tante Ursula va briser une routine morne. Ursula a rompu avec sa famille il y a des années quand elle a épousé un soldat américain divorcé. Installée à Hawaï, elle est atteinte d’un cancer au stade terminal et souhaite revoir son frère avant de mourir. Bernard s’envole donc pour Honolulu accompagné de son père, Jack, un vieillard irascible de 70 ans -désolée pour les septuagénaires qui me lisent mais avoir 70 ans en 1991, date de parution du roman, semble la même chose qu’en avoir 15 de plus aujourd’hui. Dès leur arrivée un accident va libérer Bernard de son père et lui permettre de faire la connaissance de Yolande, une sympathique psychologue.
L’histoire de Bernard qui, loin de chez lui, s’émancipe et se désinhibe peu à peu est plaisante à lire. Elle est l’occasion pour l’auteur de dire le mal qu’il pense du tourisme de masse qui détruit les paysages et la culture locale. Les excursions stéréotypées s’opposent à la splendeur du cadre naturel. Il y a aussi une réflexion sur le fait d’avoir ou de perdre la foi. Dans notre société de consommation le tourisme pourrait-il être une nouvelle religion avec ses lieux de pèlerinage ? Enfin les relations familiales et de couple sont explorées de façon fine.
J’ai apprécié la lecture de ce roman que j’ai trouvé fort bien écrit. La présentation des vacanciers au moment de l’embarquement pour Hawaï donne lieu à quelques gags un peu lourds à mon goût mais ensuite cela va beaucoup mieux. Encore un auteur que je découvre à l’occasion de sa mort et qu’il est probable que je relise.
Au milieu des années 1930, deux jeunes étudiants irlandais des Etats-Unis se rendent en Albanie du nord. Ils espèrent y rencontrer les derniers rhapsodes, poètes ambulants dont les épopées orales seraient les héritières lointaines des épopées homériques. Nos deux spécialistes d’Homère pensent que ce travail pourra leur permettre de déterminer si Homère est l’auteur de l’Iliade et de L’Odyssée ou s’il les a seulement recueillies. Ils ont emporté avec eux un appareil à la pointe du progrès : le magnétophone à bande.
Informé par le ministre des affaires étrangères de leur arrivée, le sous-préfet local est chargé de bien les accueillir mais aussi de faire surveiller ces étrangers qui ne peuvent être que des espions. Pendant ce temps la femme du sous-préfet, insatisfaite et qui s’ennuie en province, rêve de romance avec un des deux Irlandais.
Je suis beaucoup moins emballée par ce roman que par Chronique de la ville de pierre. Je trouve certains passages un peu longs. Cependant je suis intéressée par ce que j’apprends sur les rhapsodes albanais et la concurrence qui les oppose à leurs homologues serbes. J’ai apprécié l’humour de l’auteur : les deux Irlandais ont appris aux Etats-Unis un albanais vieilli -rendu dans la traduction par l’emploi de formules médiévales- qui déconcerte leurs interlocuteurs locaux. L’opposition entre les objectifs uniquement scientifiques des chercheurs et les soupçons ou les fantasmes dont on les charge est aussi un bon ressort comique.
Gyeongha, la narratrice, est chargée par son amie Inseon, hospitalisée, d’aller chez elle pour prendre soin de son perroquet blanc. Le trajet vers la maison isolée de l’île de Jeju prise dans une tempête de neige est une véritable épreuve pour Gyeongha. Elle se souvient d’épisodes antérieurs de son amitié avec Inseon et d’un projet artistique conçu ensemble et dont la réalisation est repoussée d’année en année : une installation commémorant les massacres de Jeju en 1948-1949. La description de la tempête de neige est particulièrement réaliste : j’ai eu froid pour la narratrice. J’ai trouvé par contre cette première partie un peu longue.
La narration de Gyeongha dans le temps présent du roman s’entrecroise avec ses souvenirs, ses cauchemars et, finalement, un long passage où Inseon lui apparaît et lui raconte son histoire familiale. Pas toujours évident de savoir si on est dans le rêve ou la réalité. C’est ce que j’ai appris sur la répression « anti-communiste » à Jeju et en Corée du Sud à la fin des années 1940 et pendant la guerre de Corée qui m’a le plus intéressée. A Jeju on estime à 30 000 le nombre de civils de tous âges exécutés. Dans le reste du pays on a fiché des personnes classées à gauche, leurs familles et même des gens choisis au hasard pour atteindre les quotas, c’est la ligue Bodo. Pendant la guerre de Corée ils sont arrêtés et fusillés. Il y aurait eu 100 000 victimes. Je ne connaissais pas grand-chose de l’histoire de la Corée et je suis choquée par ce que j’apprends. C’est une répression aveugle qui n’a rien à envier à celle des régimes communistes. En Corée du Sud ce n’est que depuis le début du 21° siècle que la vérité est faite sur ces horreurs, attribuées pendant longtemps aux forces communistes.
J’ai apprécié la façon dont l’autrice croise informations historiques et histoire de la famille d’Inseon. Cela donne du corps aux événements. Elle fait bien ressentir le traumatisme des survivants et la façon dont il peut affecter une famille sur plusieurs générations.
La journaliste et romancière Claire Gallois est morte le 18 novembre 2024. Elle était née en 1937. A sa naissance elle est placée en nourrice dans la Creuse auprès de Yaya qu’elle considère comme sa mère. Elle en est retirée brutalement à six ans. Elle a grandit ensuite dans sa famille où elle n’était pas aimée. Elle était membre du jury Femina depuis 1984.
Alias. La narratrice, une femme de 50 ans, a gardé Alias, le fils de ses voisins depuis sa naissance. Elle aime le petit garçon comme son fils, elle qui n’a pas d’enfant. Les parents, Chouchou et Maxime, divorcent rapidement. Quand Alias accuse sa mère de violences à son encontre Maxime demande que celle-ci soit privée de la garde. Le père et le fils vont devoir affronter les services maltraitants de la protection de l’enfance.
Le roman décrit bien comment la remise en question de sa parole et la menace de placement en foyer impactent le comportement et la scolarité d’Alias. Le sentiment d’impuissance et la colère de la narratrice sont crédibles. On entend en effet régulièrement parler des dysfonctionnement de l’Aide Sociale à L’Enfance et il semble que les choses se soient aggravées avec le COVID (le roman date de 2021). Les services manquent de moyens et peinent à recruter, le secteur n’attire pas.
Si je suis globalement d’accord avec le propos il y a cependant des choses qui me gênent dans ce roman. Claire Gallois s’est documentée pour l’écrire et cite des enquêtes de presse (le Monde, Libération), les déclarations de tel ministre. Mais elle prend également ses informations sur les réseaux sociaux, comptes Facebook de parents en conflit avec l’administration. C’est sans doute plus vivant mais c’est aussi complètement subjectif. Je déplore enfin que cette lamentable histoire soit l’occasion de taper sur le féminisme : les travailleuses sociales qui considèrent que quand il y a violences c’est toujours le fait du père sont dites « hyper-féministes ». Il me semble que cette accusation de féminisme mal placé a déjà été utilisée par des pères souhaitant punir leur femme de les avoir quittés. Je suis donc très embarrassée pour donner un avis global sur ce livre.
Avec 125 pages, ce court roman participe au défi Bonnes nouvelles organisé par Je lis je blogue.
L’autrice britannique de best-sellers Barbara Taylord Bradford est morte le 24 novembre 2024. Elle était née en 1933. Elle a écrit une quarantaine de romans qui se sont vendus à plus de 91 millions d’exemplaires. La trame est toujours plus ou moins la même : une héroïne cherche à s’accomplir malgré les difficultés.
Là où la vie t’appelle. Val Denning, la narratrice, est une photo-reporter, correspondante de guerre. En 1998 -le roman date de 1999- elle est en mission au Kosovo quand elle est blessée par des tirs. A côté d’elle ses collègue set amis Tony Hampton et Jake Newberg sont touchés également. Tony, avec qui elle avait une relation amoureuse, meurt de ses blessures. Ce drame est le point de départ de nombreux bouleversements dans la vie de Val, sans qu’il y ait toujours un lien de cause à effet. Elle découvre que Tony lui mentait, connaît un amour sincère, affronte sa mère qui ne l’a jamais aimée, aide une femme battue harcelée par son mari et envisage une reconversion professionnelle.
Les rebondissements sont nombreux dans ce roman -c’est même parfois un peu trop- qui se lit donc sans trop d’ennui. C’est cependant une lecture qui ne m’a guère plu. J’ai regretté l’analyse psychologique superficielle et les jugements à l’emporte-pièce de la narratrice sur son entourage : un homme qui ment à sa maîtresse ? c’est un malade mental ; une mère qui n’aime pas sa fille ? c’est une malade mentale… J’ai trouvé très datées certaines descriptions : un homme à la virilité provocante auquel aucune femme ne peut résister, je me demande à quoi ça peut bien ressembler. Enfin j’ai été gênée par le train de vie des personnages. Ils habitent dans des logements aménagés par des décorateurs d’intérieur, où il y a toujours des bouquets de fleurs fraîches et sont servis par des domestiques à demeure ou présents trois fois par semaine. Ils achètent des babioles de grands couturiers pour faire des cadeaux de Noël de dernière minute et cette opulence n’est jamais interrogée, elle apparaît comme naturelle.