Un homme est retrouvé mort à son domicile de Reykjavik. Il a eu le crâne fracassé par un lourd cendrier en verre. En enquêtant l’inspecteur Erlendur se retrouve sur la trace d’un viol vieux de 40 ans. La police n’a pas été très efficace à l’époque, heureusement notre héros l’est beaucoup plus.
Ce que j’ai particulièrement apprécié dans ce polar c’est l’ambiance islandaise. On est en octobre et il pleut 24 heures sur 24. Ceci dit la météo locale annonce des précipitations record et ces jours-ci j’ai parfois le sentiment de vivre en Islande. J’apprends que dans ce petit pays les gens n’ont pas de nom de famille et donc tout le monde s’appelle par son prénom ce qui donne l’impression que tout le monde se connaît, impression pas totalement fausse manifestement, confirmée par d’autres éléments.
En décembre 2004 Emmanuel Carrère est en vacances au Sri Lanka avec sa compagne Hélène quand survient le tsunami qui ravage cette partie de l’Asie. Dans les jours qui suivent Emmanuel et Hélène portent assistance à des rescapés et plus particulièrement à un couple de Français dont la petite fille, Juliette, a été tuée par la vague. Tu es écrivain, dit à Emmanuel le grand-père de Juliette, tu devrais écrire là-dessus.
Rentrés en France, Emmanuel et Hélène se retrouvent confrontés à la maladie d’une autre Juliette, la soeur d’Hélène, atteinte d’un cancer. Elle meurt quelques mois plus tard. Elle était juge et, après son décès, sa famille fait connaissance de son collègue et ami Etienne Rigal. C’est Etienne qui, cette fois, suggère à Emmanuel d’écrire l’histoire de Juliette.
Dans ce récit Emmanuel Carrère aborde les questions de la mort, du deuil, du sens de la vie, du bonheur et tout ça est excellemment fait. Dès la première page j’ai été happée. Le propos est parfois abrupt mais derrière j’ai senti un vrai intérêt pour les gens et leurs choix de vie, une vraie empathie, jamais aucune commisération. Emmanuel Carrère parle aussi de lui-même et de son mal de vivre et cependant je ne trouve pas ça égocentrique (ce que j’avais trouvé en lisant Un roman russe) parce qu’ici, en parlant de lui, il parle des autres et aux autres (donc de moi et à moi). Il est question de « gens dont le noyau est fissuré pratiquement depuis l’origine« . Je ne dis pas que je suis aussi atteinte que l’auteur (loin de là quand même) mais il me semble que chacun a plus ou moins sa fêlure. Celle d’Emmanuel Carrère en tout cas va mieux puisqu’il s’annonce guéri. Avoir approché la mort a sans doute été un élément de sa thérapie.
J’ai beaucoup aimé ce livre qui fait réfléchir et qui tire vers le haut. Ce n’est pas triste, je trouve, malgré le sujet de départ, plutôt optimiste. C’est vraiment une lecture que je conseillerais et un livre que je vais sans doute offrir. Au moment de classer mon article je me demande dans quelle catégorie le mettre aussi j’en crée une pour cet auteur avec lequel je n’en ai pas fini, c’est sûr.
En 1843 Gérard de Nerval s’installe au Caire pour trois mois. On lui dit qu’il faut une femme dans sa maison, il achète au marché une jeune esclave javanaise. Il pense avoir acquis une servante, malgré la différence de langue elle va bien lui faire comprendre qu’il n’en est rien et il doit même engager un couple de gardiens pour veiller sur sa vertu.
Nerval visite les sites historiques, mosquées, pyramides. Il se fait raconter par un cheikh les légendes qui courent sur ces dernières et ne les trouve pas moins crédibles que les explications des scientifiques. Il s’informe également de l’organisation des harems et découvre à sa grande surprise qu’on n’y mène pas la vie de plaisirs qu’on croit en Europe. « La vie des Turcs est pour nous l’idéal de la puissance et du plaisir, et je vois qu’ils ne sont pas seulement maîtres chez eux. (…) Pauvres Turcs ! Comme on les calomnie ! Mais s’il s’agit simplement d’avoir çà et là des maîtresses, tout homme riche en Europe a les mêmes facilités. »
Ce tout petit livre, extrait du Voyage en Orient, est fort bien écrit. Nerval raconte avec beaucoup d’humour les situations déroutantes auxquelles il est confronté. Yueyin aussi a apprécié.
Mémoires d’enfants cachés, 1939-1945 Cet ouvrage est la version pour enfants de Paroles d’étoiles. Elle réunit quelques unes des lettres et quelques uns des témoignages collectés grâce au travail de l’association des enfants cachés et aux retombées des appels émis par les antennes de Radio France en janvier 2002. Ces enfants cachés sont des enfants juifs de France qui ont échappé à la déportation parce qu’ils ont été cachés par leurs parents ou recueillis par des personnes qui les ont sauvés. Leurs situations sont alors bien différentes. Catherine a vécu heureuse à la campagne chez Maman Pé, d’autres, comme Robert, ont été ballotés d’institutions religieuses en familles d’accueil.
Après la guerre, dans le meilleur des cas, ces enfants retrouvent des parents qu’ils ne connaissent plus mais beaucoup d’entre eux aussi sont orphelins. Ils disent la difficulté de retrouver une vie normale quand on a appris à se cacher et à dissimuler, l’enfance ou l’adolescence mises entre parenthèses, le traumatisme d’être seul survivant et de devoir se construire sans appui familial. Les histoires des enfants sont présentées sous des formes variées : récit rédigé à la première personne, biographie ou lettres adressées à une mère disparue, à Maman Pé. L’ensemble est suivi d’une chronologie des persécutions antisémites en France et d’un lexique. Le tout est bien fait.
L’histoire se déroule en Allemagne des années 30 à la deuxième guerre mondiale. Le narrateur et Frédéric, tous les deux nés en 1925, sont voisins et amis depuis l’âge de quatre ans. Frédéric est Juif et, petit à petit, les interdits le frappent ainsi que sa famille. Le père de Frédéric, M. Schneider, fonctionnaire, est mis à la retraite d’office à 32 ans. Frédéric doit changer d’école puis les cinémas sont interdits aux Juifs. Dans un jardin public les bancs verts sont réservés aux non-Juifs et les bancs jaunes aux Juifs et il faut porter l’étoile jaune.
Ce roman pour enfants montre très bien comment, petit à petit, l’Etat nazi exclu les Juifs. Les personnages offrent une palette de comportements nuancés. Il y a M. Resch, le propriétaire de la maison où vivent les deux familles, membre du Parti et tout boursouflé de son importance, pour qui l’antisémitisme est une occasion de se donner un peu plus de pouvoir. Il y a le maître d’école des deux enfants qui explique à ses élèves que les Juifs sont des êtres humains comme les autres et termine son discours par « Heil Hitler ! ». Enfin il y a la famille du narrateur (son père adhère au Parti). Ils restent amis des Schneider jusqu’au bout, les aidant chaque fois que cela ne met pas leur propre sécurité en danger.
Inconnu à cette adresse est un roman épistolaire. Les lettres sont échangées de 1932 à 1934 entre Max Eisenstein, un Juif américain d’origine allemande et son ami et associé Martin Schulse. Ce dernier, après avoir longtemps vécu aux Etats-Unis, vient de rentrer en Allemagne avec femme et enfants. Ensemble Max et Martin sont propriétaires d’une galerie de tableaux à San Francisco. Max écrit donc à Martin pour lui donner des nouvelles de leur affaire mais aussi pour évoquer l’époque où ils passaient une bonne partie de leur temps libre ensemble. La seule famille de Max est sa soeur Griselle qui tente de percer comme actrice de théâtre en Autriche.
Très rapidement après son arrivée en Allemagne Martin est gagné par les idées des nazis et bientôt il demande à Max de ne plus lui écrire. Etre en correspondance avec un Juif lui causerait du tort et de plus il est sincèrement convaincu que ce qui se prépare est nécessaire pour l’Allemagne. Pire, quand Griselle -avec qui il a eu une liaison autrefois- se présente à sa porte pour lui demander son aide, il la lui refuse. Max prépare alors sa vengeance… par correspondance.
Voilà un livre qui a eu pas mal de succès depuis sa réédition au milieu des années 90. Le souvenir que je garde de la première lecture que j’en avais faite c’est d’avoir trouvé la fin jubilatoire. La relecture me déçoit, les personnages ne me paraissent pas très crédibles. Il me semble que Martin est bien vite converti au nazisme, lui qui était le meilleur ami de Max. Les premières lettres présentent la situation des personnages de façon pas vraiment subtile. Reste qu’il faut reconnaître à Kressmann Taylor le mérite d’avoir vu avant beaucoup (Inconnu à cette adresse a été écrit en 1938) le danger que représentait le nazisme. Et ça c’est fort.
Ce court récit est l’histoire de l’amitié, en Allemagne, au début des années 30, entre deux jeunes gens de 16 ans, Hans Schwarz, le narrateur, fils d’un médecin juif et Conrad von Hohenfels, rejeton d’une illustre famille de la noblesse souabe.Quand Conrad arrive au lycée, Hans est aussitôt séduit par sa prestance et ses origines et n’a de cesse d’attirer son attention. Les deux garçons deviennent très vite inséparables mais la montée du nazisme va mettre fin à leur relation. Hans découvre d’abord que la mère de Conrad est une antisémite convaincue qui garde la photo d’Hitler dans sa chambre. Puis ses parents l’envoient aux Etats-Unis pour le mettre à l’abri de brimades croissantes. Il ne rentrera jamais.
J’aime beaucoup ce petit livre fort bien écrit. 30 ans après le narrateur se retourne sur son passé pour se souvenir de cette amitié qui l’a marqué à jamais. Il me semble que les sentiments de l’adolescence sont bien rendus comme les exigences qu’on peut avoir à cet âge là dans ses relations avec ses pairs. En toile de fond se dessine l’Allemagne de 1933. L’auteur montre de façon poignante comment le père de Hans, croix de fer de la première guerre mondiale, persuadé que la culture allemande détournera ses compatriotes du nazisme, perd cruellement ses illusions. La dernière page qui justifie le titre est particulièrement émouvante.
Je découvre à la première page que le précédent titre de ce roman policier était Dans la brume électrique avec les morts confédérés, fidèle traduction du titre original In the electric mist with confederate dead. Voilà qui sonne un peu comme une histoire de morts vivants et, oui, il y a bien des revenants qui interviennent mais à New Iberia en Louisiane les plus dangereux ne sont pas les morts mais les vivants.
L’inspecteur Dave Robicheaux ne chôme pas. Il est à la poursuite d’un tueur psychopathe qui a assassiné deux jeunes femmes de façon particulièrement sauvage. Dans le même temps une affaire de lynchage vieille de 35 ans refait surface et un patron de la pègre, enfant du pays, est de retour à New Iberia.
Il y a beaucoup de choses à découvrir dans ce roman. Les personnages ont une vraie épaisseur et j’ai trouvé le héros plutôt sympathique. Rescapé du Vietnam et plus généralement des coups durs d’une vie pas toujours facile, Dave Robicheaux est un ancien alcoolique qui a adopté une jeune Indienne. J’ai particulièrement apprécié la peinture de la Louisiane profonde, ses bayous fangeux et ses petits Blancs pathétiques, tout habités de leur prétendue supériorité. L’ambiance est assez glauque.
Par contre j’ai trouvé tout cela violent et j’ai été gênée par une certaine légitimation de cette violence. Les autorités ne pouvant ou ne voulant pas empêcher de nuire certains criminels, il faut donc se faire justice soi-même et appliquer la peine de mort. Ce genre de raisonnement n’était-il pas aussi celui des racistes qui ont lynché des Noirs, crimes qui sont par ailleurs condamnés par le roman ? J’envisage maintenant de regarder l’adaptation cinématographique, dès que je pourrai mettre la main dessus.
Au milieu du 16° siècle, dans sa capitale de Fatepur Sikri qu’il a fait construire exprès pour lui et qui sera abandonnée à la fin de son règne, l’empereur moghol Akbar éprouve la solitude du pouvoir. Tous le craignent mais il n’a pas d’ami. Ses fils sont des enfants gâtés dont il attend qu’ils se décident à comploter contre lui. Pour avoir quelqu’un à qui se confier il s’est inventé une épouse imaginaire, Jodhaa, qui est son idéal de femme. Mais il s’aperçoit que même avec elle il ne peut pas être totalement lui-même.
C’est alors que surgit à la cour un jeune étranger blond. Il se fait appeler Mogor dell’amore et prétend être… l’oncle d’Akbar ! Il serait, dit-il, le fils d’Angelica, la princesse perdue qui fut la soeur du grand-père d’Akbar. Il raconte alors l’histoire de celle que sa vie mouvementée amena jusqu’en Italie et que l’on surnomma aussi L’enchanteresse de Florence. Cette femme d’une grande beauté est suivie partout de sa servante Angelica, dite Le miroir.
« La première femme était légèrement plus adorable que la deuxième mais si on fermait un oeil pour ne plus la voir, la seconde paraissait la plus resplendissante beauté sur terre. Mais pourquoi aurait-on fait cela ? Pourquoi se cacher l’exceptionnel simplement pour que l’extraordinaire en ressorte d’avantage ? »
Avec son imagination féconde Salman Rushdie nous emmène de la cour d’Akbar à la Florence des Médicis qui se remet à vivre dans les plaisirs après la dictature de Savonarole. Le merveilleux se mélange avec les faits historiques, les personnages sont pittoresques et le tout donne un roman très agréable à lire. J’avais déjà parlé ici d’Akbar et Jodhaa.
En 1945-46, petit à petit, les survivants du génocide reviennent des camps. A Paris, dans l’atelier de M. Albert, tailleurs, finisseuses et repasseurs sont tous des rescapés d’une façon ou d’une autre. Déjà rentrés ou seuls de leur famille à ne pas avoir été déportés, ils tentent de reconstruire leur vie.
Raphaël et Betty, les enfants de M. Albert, passent l’été au manoir de D., une colonie qui accueille des enfants juifs. Raphaël s’y lie d’amitié avec Georges qui attend encore ses parents. A la fin de l’été Georges reste au manoir, devenu un pensionnat pour orphelins.
Robert Bober fait revivre une communauté qui a été soudée par les persécutions communes et qui s’épaule. La narration est multiple. Dans chaque chapitre c’est un nouveau personnage qui s’exprime sans que ce soit toujours évident de savoir lequel mais ça n’empêche pas d’avancer. Malgré le titre la guerre, la shoah sont à peine évoquées, c’est plutôt une toile de fond sur laquelle les informations arrivent comme inopinément, comme des allusions. Un des ouvriers a pu, après un long procès, récupérer le logement où il habitait avant guerre mais le propriétaire a reçu en compensation 8 800 francs de loyer pour la période où son locataire « habitait » ailleurs.
J’ai beaucoup aimé ce très bon roman en partie autobiographique qui aborde la question de ce qui se passe après la shoah pour les victimes. C’est un sujet qui n’est pas si courant, il me semble. J’ai découvert aussi tout le petit monde des ateliers de confection et une culture en voie de disparition : on parle encore yiddish et il y a un théâtre yiddish à Paris.